vendredi 4 novembre 2011

This Happy Breed (heureux mortels)


"You don't see what she's done the same way that I do, do you?"

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Pour leur deuxième collaboration(1), Noel Coward et David Lean optent pour l'adaptation de This Happy Breed, la pièce en trois actes écrite en 1939 par celui-là mais seulement montée(2) l'année précédente. Un peu à l'image de l'œuvre qui lui inspire son titre(3), il s'agit d'une fresque familiale, tour à tour drôle et grave, appuyé mais élégant éloge rendu au peuple ("This happy breed of men, this little world...") et au patriotisme anglais. La production du film débute d'ailleurs en février 1943, c'est à dire après la très valeureuse résistance opposée lors de la Bataille d'Angleterre. Et au moment où les Alliés enregistraient, sur les différents terrains militaires, leurs premières victoires décisives. A l'indiscutable qualité du scénario co-signé avec le producteur Anthony Havelock-Allan et le cinéaste Ronald Neame, Lean apporte une ampleur, une intensité, une perspective assez étonnantes pour une première réalisation autonome, qui plus est en Technicolor. Bien aidé, il est vrai, par la solidité d'un remarquable casting.
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Londres, 1919. Démobilisé depuis peu, Frank Gibbons emménage avec son épouse Ethel, sa belle-mère Mrs. Flint, sa sœur Sylvia et le chat Percy au 17 Sycamore Rd, une modeste maison de la banlieue sud-ouest de la capitale anglaise. Confiés à une parente, les trois enfants du couple, Reg, Queenie et l'aînée Vi doivent les y rejoindre. Leur voisin se présente bientôt à la porte-fenêtre du jardin et offre son aide. Frank reconnaît Bob Mitchell, rencontré sous les drapeaux. Entre les deux anciens combattants se noue une immédiate amitié. Les jeunes Gibbons s'intègrent aussi aisément à leur nouvelle environnement. Pour le réveillon de Noël, ils invitent Sam Leadbitter aux idées contestataires et la discrète Phyll Blake. A la fin du repas, Billy, le fils matelot de Bob sur le point d'embarquer, demande à s'entretenir avec Queenie. La proposition de mariage, une fois sa situation confortée, qu'il lui soumet est accueillie froidement. Bien qu'éprise de son amoureux, la frivole cadette Gibbons se déclare trop exigeante, différente, avouant aspirer à une existence moins commune, plus radieuse que l'actuelle. Quelques mois plus tard, la première grève générale d'après-guerre est déclenchée. Bob et Frank se portent volontaires pour remplacer des employés de la compagnie de bus.
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Chronique des vingt ans passés par la famille Gibbons dans ce lotissement populaire typique de l'agglomération londonienne, This Happy Breed tisse subtilement une plus ou moins étroite relation entre les événements privés et publics(4) de cette période contrastée. Les premiers, fiction oblige, prédominent au cœur de la narration, mais les diverses interactions fixent le récit dans une réalité historique et socio-politique, le soumettant ainsi souvent à ce crible. Le choix retenu pour la réalisation se révèle aussi judicieusement pertinent. Dès la séquence d'ouverture, plan-séquence évoluant d'un point de vue général et aérien jusqu'à l'entrée par une fenêtre du premier étage pour accueillir les Gibbons(5), elle nous offre la position de témoin privilégié mais discret des (petits ou grands) bonheurs et drames qui vont se succéder. La force de les susciter, le courage de les affronter, la psychologie-pédagogie différenciée d'Ethel et de Frank constituent évidemment l'argument essentiel de This Happy Breed. A ce titre, l'interprétation, dans des registres dissemblables mais formidablement complémentaires, de la comédienne Celia Johnson (titulaire d'un second rôle dans In Which We Serve, future vedette de Brief Encounter) et de Robert Newton (Odd Man Out, Obsession de Dmytryk, Oliver Twist) est précieuse, décisive. Prestations ciselées par celle de leurs partenaires parmi lesquels John Mills (Great Expectations, Ryan's Daughter, Tunes of Glory face à Alec Guinness) et Stanley Holloway (My Fair Lady). La pièce sera à nouveau adaptée à deux reprises(6), pour la télévision cette fois.
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1. après In Which We Serve réalisé ensemble, nommé (meilleurs scénario original et film) aux 16e Academy Awards.
2. avec Judy Campbell et Noel Coward dans les rôles principaux.
3. "King Richard the Second" de William Shakespeare (monologue de l'oncle du roi, John of Gaunt - Jean de Gand - Acte II, scène I).
4. l'Exposition impériale britannique en 1924, la grande grève de 1926, l'importation du Charleston et de la comédie musicale sonore - extrait de The Broadway Melody, la montée du chômage, l'émergence des régimes totalitaires, le décès du roi George V...
5. opéré en sens inverse pour la conclusion.
6. en 1956 avec Noel Coward et Edna Best (The Man Who Knew Too Much, The Ghost and Mrs. Muir) dans les rôles principaux ; en 1969 avec Richard Johnson et Brenda Bruce.

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