vendredi 18 août 2006

Bednye rodstvenniki (familles à vendre)


"Tout est sous contrôle."

Depuis son premier long métrage, Taksi-Blyuz, "Prix de la mise en scène" à Cannes en 1990, Pavel Lounguine peuple son cinéma de petits ou grands escrocs et délinquants. C'était encore le cas, mais à grande échelle, dans son précédent film, Oligarkh, métaphore réaliste de la dérive mafieuse et de la déliquescence de l'état russe post-soviétique sous le pouvoir ubuesque de Boris Eltsine. Avec Bednye rodstvenniki, le cinéaste moscovite renoue avec le petit "bizness", l'entreprise de services de proximité à taille humaine pourrait-on dire. Première collaboration avec Gennadi Ostrovsky, scénariste de Valeri Todorovsky notamment, le film est traité avec l'excentricité et l'humour habituels du réalisateur. Le feu d'artifices se révèle plaisant... sans être pour autant mémorable.
Edouard, dit 'Edik' a trouvé un bon filon pour s'enrichir dans l'Ukraine de l'après-communisme : retrouver, pour de riches occidentaux, des membres de leur famille perdus de vue depuis la dernière guerre. Le milliardaire américain retraité Samuel 'Sima' Goldman, parti de Golutvine en 1930 à l'âge d'un an, va ainsi retrouver sa sœur Esther. Baruch Pintsyk souhaite se recueillir sur la tombe de ses ancêtres, la cantatrice Irène Hubert va quitter Genève pour rencontrer sa cousine germaine Olga, le Canadien Andrew va enfin savoir qui est le grand-oncle dont il a si souvent entendu parler. Mais la petite ville de Golutvine a été rasée et sa population tuée par les allemands. 'Edik' est contraint de se rabattre sur Golotvine, distante de soixante kilomètres, confiant à certains de ses habitants, contre quelques dizaines de dollars, le soin de tenir, pendant une semaine, le rôle adéquate pour ses clients. Les événements ne vont cependant pas tout à fait suivre le cours prévu.
Imaginez des peuples, soumis collectivement au servage pendant plusieurs siècles et, sans transition, au communisme au cours des soixante-dix ans suivants, soudain livrés au "bonheur" sans borne du libéralisme économique. Tel a été, sans forcer le trait, le sort des nations de l'ancien bloc soviétique. "Marché" n'avait jamais signifié que file d'attente ou eu qu'une seule couleur : noir. Cela reste largement vrai sous la présidence de Vladimir Vladimirovitch Poutine, auquel 'Edik' ressemble d'ailleurs beaucoup, et celle des Viktor, les duettistes ukrainiens Ianoukovitch et Iouchtchenko. Pavel Lounguine serait-il nostalgique ? Aurait-t-il perdu le peu d'illusion qui lui restait sur son premier pays ? Même s'ils sont encore attachés à leurs habitudes et convictions, la cupidité, la corruption et la cruauté règnent en maîtres parmi les habitants de Golotvine rebaptisée le temps d'une mystification en forme de comédie-bouffe slave. Pas de Michka, cet idiot au sens dostoïevskien qui, dans Svadba, justifiait le proverbe russe selon lequel "sans un homme juste, un village ne peut exister." Le constat est sévère mais, plutôt que d'en pleurer, Bednye rodstvenniki propose d'en rire.


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