vendredi 24 février 2006

Le Souffle au cœur


"... Il y a plusieurs façons d'aimer, tu sais."

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Revenu d'Inde, où il a notamment réalisé une somme documentaire de plus de six heures, la remarquable série de sept épisodes intitulée L'Inde fantôme, Louis Malle a l'envie, peut-être ressent-il la nécessité, de revenir à des sujets plus intimes. Et l'on ne peut contester que Le Souffle au cœur soit la première de ses œuvres authentiquement personnelles. Pas d'inspiration littéraire formelle pour un scénario qu'il rédige seul en y convoquant ses propres souvenirs d'enfant, y compris des éléments autobiographiques. Le film, présenté à Cannes en 1971 et nommé pour son scénario aux Academy Awards 1973, est souvent considéré comme le moins intéressant de la trilogie sur la jeunesse qu'il constitue avec Lacombe Lucien et Au revoir les enfants*. C'est aussi le plus courageux puisqu'en abordant, à la marge, un thème aussi délicat que celui de l'inceste, il s'opposait d'emblée, et de manière consciente après Les Amants, à la morale bourgeoise et la censure dans une France reprise en main après les événements du printemps 1968 dont l'un des slogans était "Vivre sans temps mort et jouir sans entrave".
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Dijon, printemps 1954. Laurent, quatorze ans, est le cadet des trois enfants Chevalier. Charles, le père, gynécologue, n'entretient pas de bonnes relations avec ses fils ; son épouse Clara, la fille d'un réfugié italien et sans profession, entretient une tendresse particulière et réciproque avec son benjamin. Amateur de jazz, de Boris Vian et de Marcel Camus, Laurent est, contrairement à ses deux frères Thomas et Marc, un brillant élève du collège de curés qu'il fréquente. Un après-midi, sorti plus tôt de l'école, il aperçoit sa mère quitter la maison pour monter à bord d'une 203 conduite par un inconnu. Fou de rage, il se montre désagréable avec les domestiques, s'en prend aux vêtements de Clara et entre en conversation avec la veuve poignet. Pendant le déplacement à Paris du couple Chevalier, Laurent flirte avec une des jeunes femmes plus âgées invitées par ses frères pour une soirée. Thomas et Marc l'emmènent, peu après, perdre son pucelage avec Freda, une des péripatéticiennes travaillant dans le club de Mme Madeleine. Mais une mauvaise blague des deux aînés l'empêche d'aller au terme de son plaisir. Pendant un camp scout avec ses camarades d'école, Laurent tombe malade. Le médecin diagnostique une légère infection cardiovasculaire, couramment appelée "souffle au cœur". Laurent part alors, seul avec sa mère, faire une cure à Bourbon-les-Eaux.
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Après Jean Vigo (Zéro de conduite), le duo Melville-Cocteau (Les Enfants terribles) et François Truffaut (Les Quatre cents coups), c'est au tour de Louis Malle de proposer sa vision de l'adolescence et de produire l'un des films les plus intéressants sur le sujet. Entre tradition et modernité, le cinéaste balance mais opte pour la première comme il choisit Charlie Parker plutôt que John Coltrane, peut-être aussi pour une question de tonalité, pour accompagner musicalement les péripéties du jeune Laurent Chevalier. On est assez loin du sympathique mais plus modeste La Première fois de Claude Berri qui se situe historiquement à peu près à la même époque, lui aussi autobiographique et rythmé par une bande musicale de jazz. Ce qui est troublant dans la progression narrative du film, sans être étonnant lorsque l'on connaît la culture et la finesse du réalisateur et scénariste, c'est qu'elle suit à la lettre celle décrite par les travaux de Freud à propos du complexe d'Œdipe. A la phase phallique et à celle de castration, illustrées par la découverte de l'adultère, par la première des deux scènes de complicité entre le couple Chevalier et par l'épisode du coïtus interrompus avec Freda, succède une résolution singulière qui a valu au film une partie de sa sulfureuse notoriété. Le Souffle au cœur n'était pas le premier film, ni le dernier d'ailleurs (La Lune de Bertolucci ou La Passion Béatrice de Tavernier notamment), à traiter de l'inceste. L'explicite My Lover My Son, avec Romy Schneider, l'avait précédé d'un an. Abordé à la fin du film avec toute la pudeur et la délicatesse qui caractérisent Malle, il faut davantage y voir une "expérience", sorte de "deux ex machina" emprunté au théâtre de Sophocle favorisé par le comportement d'une mère restée elle-même une adolescente romantique, qu'une réelle volonté de provocation libidinale. Malle associe, par touches, à ce thème celui de l'homosexualité et en profite également pour régler quelques comptes avec la bourgeoisie, l'église et l'armée dans ce contexte troublé qui précédait la bataille de Dien Bien Phu.
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*les trois films ont, parmi leurs points communs, d'avoir une guerre pour toile de fond.

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